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Extrait de La Fille des pôles


Nul ne peut avoir de lien avec son prochain s’il ne l’a d’abord avec lui-même. - Jung


Le jour de la Grande Rencontre, y fait frette. On est dans un genre de cabanon quasi-chauffé, un mardi soir obscur, quelque part, perdues dans la campagne. Rien d’exotique. Et pourtant, c’est le début de quelque chose de grandiose.


J’ai un mouvement de recul quand on me la présente. Le corps tout rabougri, la langue pendante, l’œil vitreux, de longs poils raides et hirsutes relevés sur le dos. La petite dent qui remonte, par-dessus la lèvre supérieure, c’est le comble. On dirait qu’elle est prête à m’attaquer. Qu’elle grogne en silence...


Moi, c’est un bébé tout mignon que je veux, pas cette vieille chose toute maganée!


Mais même si je montre tous les signes du non, la propriétaire du chenil entend pas du tout respecter ma volonté. Je recule d’un autre pas, mais elle me rattrape, me lance un «Inquiète-toi pas, est fine même si à n’en a pas l’air», pis elle dépose le petit corps osseux dans mes bras.


Cinq livres de décrépitude et de négligence. Toutes chaudes. Immobiles l’instant de la transaction.


Deux secondes après, la femme robuste empoigne le museau de la vieille chienne sans ménagement et le replace pour que la dent reprenne sa place, cachée, sereine.


— Tiens, c’est mieux comme ça, non? Elle, c’est Coquette. Je peux pus rien faire avec elle. Impossible de l’accoupler une fois de plus. Elle a commencé sa ménopause. J’à vends pour 50$. Rien que pour que tu vois la différence, son dernier bébé, j’lai vendu 800$. Je sais qu’y est encore sur ma page Facebook, désolée, mais y est réservé pis payé pis toute. Y reste elle. C’t’un méchant bon rabais. T’a veux-tu?


La bonne femme parle, mais moi, c’est à ma blonde qui est derrière elle que je voudrais parler. Ok. C’est vraiment pas le coup de foudre, ce vieux chien usé frette. Mais tsé, je le vois pas encore – attention, une prolepse s’en vient – sauf que Coquette pis moi, on est des échos l’une de l’autre. Maganées par la vie. De grands cœurs mal-aimés qui ne demandent qu’à fusionner. Deux petites boules démunies en quête de chaleur dans un monde de carcasses réfrigérées.


Je le sais pas encore, mais du fin fond de mon intuition pourtant muselée, j’entends une voix qui me dit que je peux pas la laisser là. Pas avec l’hiver qui commence. Pas avec le froid qui fait icitte. Pas avec c’te madame-là qui la traite comme une chose.


Pis c’est vrai qu’est fine… À bouge pas d'un poil hirsute!


Faut que tu repartes avec. Tu peux pas te laisser ici en l’abandonnant. Agis pas comme un monstre. Leur prouve pas que t’en es un pour vrai.


La propriétaire des lieux continue de jacasser sur l’âge probable de la petite chose qui ne bouge pas dans mes mains, qui se colle sans rien demander en retour. Et là, le moment arrive. J’entrecroise le regard de ma blonde. Télépathie time. Elle capte la petite étincelle dans mon œil. Celle qui annonce une possibilité de joie. En général, c’est sa face préférée parmi toutes mes faces de fille fuckée.


Je penche la tête. Ça veut dire que je ferai toute la job pour m’en occuper. Pis elle le capte.


La minute d’après, on est dans le char, avec Coquette que j’ai déjà décidé de renommer, pis elle dort sur mes genoux, l’air le plus naturel du monde. Pendant que je flatte son poil dru, je me dis que je l’ai trouvé, mon tit bébé, c’est juste qu’en âge de chien, elle pourrait être ma mère. Je suis loin de me douter à quel point ce paradoxe s’épanouira dans notre relation.


— Frida! je m’exclame soudain.

— Quoi Frida? Ça va?

— Oui oui, je dis juste que son nom, ça va être Frida. Pour Frida Kahlo. Est pareille : est belle à force d’être laide. Marginale. Pis j’adore cette artiste! Tu savais qu’elle a souffert toute sa vie pis que ça l’a jamais empêchée de créer? À disait : « You can’t spell paint without pain. » Comme moi quand j’écris. Elle créait du viscéral, montrait ce que personne ne voulait voir. A se donnait le droit de prendre sa place, tsé? Au complet. Faque son nom, ça va être ça! Fait dodo Frida, on s’en va à la maison.

// un roman en cours d'écriture de Joséane Toulouse

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Mon regard de coach sur ce texte :


Dans ce chapitre 2 de mon second roman, j'installe une relation précieuse entre le personnage principal et son chien. En utilisant le procédé temporel de la prolepse (saut dans le futur), j'installe l'aspect grandiose de la rencontre alors que l'événement en soi demeure assez banal. Les jeux de langage, en ajoutant du joual dans les dialogues et la narration, créent encore plus de vraisemblance. J'aime l'oscillation entre le monde extérieur (l'action, la rencontre) et le monde intérieur du personnage (ses pensées en italique). Voilà!

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